Interview du Tigre
Connaissez-vous « Le Tigre » ? C’est un magazine bimestriel …différent. Son ton éditorial est différent, son mode de financement est différent, sa mise en page, sa liberté d’expression, sa philosophie sont différents. Bref un des rares magazines d’actualité réellement indépendant disponible en kiosque et librairie. Si vous voulez manger du Tigre, voici une interview de l’un de ces concepteurs: Raphaël Meltz.
L’interview
Bonjour Raphaël, tu es, avec Laetitia Bianchi, le fondateur d’un « curieux magazine curieux » intitulé Le Tigre, comment est né ce projet ?
Nous avions créé début 2000, alors que nous étions encore étudiants, une revue nommée R de réel. Cette revue, qui a duré cinq ans, fonctionnait par ordre alphabétique, c’est-à-dire que chaque numéro était une lettre. Arrivés à Z à la fin 2004, nous nous sommes logiquement arrêtés. Lors de cette expérience, nous avons tout appris sur le tas: conception graphique, choix rédactionnels, diffusion et promotion, etc. Nous avons voulu poursuivre l’aventure sous une autre forme. Alors que R de réel n’était diffusée qu’en librairies, nous avons voulu nous lancer en kiosques. Cela a la naissance du Tigre début 2006. D’abord hebdomadaire, le journal a connu quelques difficultés financières. Il s’est interrompu avant de reparaître en 2007 sous forme mensuelle, cette fois en kiosques ET en librairies. Depuis début 2008, nous sommes maintenant un magazine bimestriel de 104 pages, dont une partie en couleur, sans publicités. Pour en savoir plus sur Le Tigre consultez notre page « Qu’est-ce-que Le Tigre »

En quoi ce magazine est-il différent des autres, quel est sa singularité ?
D’abord c’est le seul magazine (avec un dos carré collé) français diffusé en kiosques qui n’a pas de publicité (à ses côtés, on ne trouve guère que Le Canard Enchaîné, et la presse alternative, comme Le Plan B ou CQFD, mais qui sont imprimés sur du papier journal). Ensuite, son sous-titre «curieux magazine curieux» indique bien qu’il est différent des autres: il s’intéresse à tout, mais le fait de façon particulière, non-traditionnelle. On pourrait dire que c’est un projet à la fois très littéraire et très graphique, mais qui est résolument tourné vers l’actualité. Une façon différente de parler du monde. Une de nos références est le fameux Autre journal de Michel Butel dans les années 1980-90.

Le Tigre est construit entièrement à l’aide de logiciels libres (Scribus, Gimp, OpenOffice, Spip …), une partie du contenu est sous licence libre, tu participes régulièrement au forum LinuxGraphics, qu’est ce qui t’attire dans le monde du libre ?
Pour le volume L de R de réel, j’avais écrit un article en 2001 sur les logiciels libres. À l’époque, on était sous Windows avec XPress 4.1 et Photoshop 6 piratés. L’idée a fait son chemin, et lorsque j’ai entendu parler de Scribus (en 2004 pour la première fois, et je l’ai testé en version 1.2.1 début 2005) je me suis dit, alors que nous avions le projet du Tigre, que c’était l’occasion de passer de la théorie à la pratique. Pour toutes les raisons que l’on imagine: philosophiques, intellectuelles, pratiques, etc.

Est-ce que les logiciels libres te semblent à maturité dans le cadre d’une utilisation professionnelle ?
Pour beaucoup de choses, oui. Avec un peu d’opiniâtreté et d’esprit militant (surtout quand il faut convaincre d’autres personnes moins persuadées par principe). Mais ce qu’on perd d’un côté (oui Scribus est moins souple qu’InDesign, il faudrait être fou pour le nier), on le gagne de l’autre (forte réactivité de la communauté et des développeurs d’une part; forte puissance d’outils pour régler plein de petits problèmes). Et puis les PDF produits par Scribus, c’est un bonheur intense comparé à ce qu’on connaissait avec Xpress et Acrobat Distiller dans les années 2002-2003…
Voir ce texte dans lequel je réponds à cette question et cet autre texte où je détaille plus.

Le tigre est passé récemment à la couleur, est-ce que cela à posé des problèmes en terme de calibration de la chaîne graphique ?
Un peu oui
À l’occasion je vais poster sur LinuxGraphics sur ce thème, parce que je ne suis pas le seul à avoir eu un souci avec la quadri sous Scribus.

Le tigre collabore avec de prestigieux artistes comme par exemple le dessinateur de BD Nicolas de Crécy, le graphiste Emmanuel Polanco ou l’Hippopotable, sur quels critères choisis-tu tes collaborateurs graphistes ?
On choisit les gens qui proposent les choses les plus moches et les plus banales, avec une petite préférence si en plus l’auteur est odieux. Blague à part, c’est un peu indéfinissable, l’aspect «Tigre». En tout cas, on ne cherche pas vraiment à le définir nous.

Certains d’entre-eux travaillent-ils sous logiciels libres ?
Hum… Je crains que non… J’essaie pourtant de faire un peu de promotion, mais la force des habitudes et le conformisme sont souvent dominants.

Comment se fait le choix des illustrations, (brief créatif pour chaque sujet, liberté laissée aux graphistes, autre …) ?
C’est très variable. On peut aussi bien reprendre des images déjà faites qu’en commander spécialement. Dans ce cas-là aussi ça dépend: soit on a une idée très précise, soit au contraire on laisse toute latitude au dessinateur (ou au graphiste, au photographe).

Le magazine est complété par un site internet, qu’y trouve t-on de plus que dans la version papier ?
Pas nécessairement plus, mais le but du site est d’archiver tout le journal (gratuitement), et surtout d’arriver à montrer, même sur le web, que notre journal est très graphique. C’est pour ça qu’on a conçu une plate-forme qui fait le lien entre un article et son aspect mis en page dans le journal. Exemple avec cet article intitulé « La sainte Trinité de l’homme » qu’on peut feuilleter sur cette page.

Connais-tu d’autres projets similaires au Tigre ?
Aujourd’hui en France, non. En revanche on peut se sentir proche d’un journal comme The New Yorker (sauf qu’il passe de la publicité!).

As-tu des références (ouvrages, bandes dessinées, films, sites internet …) que tu voudrais nous faire partager ?
Ici: http://www.le-tigre.net/Nos-amis.html
Et évidemment le travail de tous les gens qui participent au Tigre est passionnant!

Y a t’il une question que je ne t’ai pas posé et à laquelle tu aimerais apporter une réponse ?
Oui. Ce n’est pas trop dur financièrement, sans publicité et sans héritage de famille? Réponse: si, mais on continue quand même.

Merci Raphaël pour cette interview. Vous pouvez retrouver les conseils de Raphaël sur le forum LinuxGraphic ou sur le site du Tigre.
Si vous aimez l’humour décalé, les réflexions sur l’actualité, l’indépendance éditoriale, l’illustration et la photographie, les belles mises en pages sans « vraies » publicités, je vous conseille vivement de découvrir ce magazine disponible dans les kiosques et les librairies.
Toutes les copies d’écran de cet article sont des doubles pages issus du dernier numéro du Tigre.

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